ARTICLES DE PRESSE

 

LE GANG DES LYONNAIS


A Lyon, un mystérieux collectif du nom de Terre Noire détourne des "war comics" des 70's pour décrire l'état de guerre economico-psychologique dans lequel baigne notre pays. Do you read me, captain ?

Nous aussi, nous avons nos morts. Regardez le taux de suicide chez les jeunes. Cela fait deux heures qu'on discute au téléphone avec Lionel Tran, 35 ans. L'animateur des éditions ((indie)) Terre Noire déplie ses arguments. Ses mots résonnent familièrement aux oreilles du lecteur attentif de «Technikart»: « survie », «guérilla » , « notre génération », «underground», «baby boomers », «hard économy*, «Jean-Louis Costes», «Bret Easton Ellis», «expérimentation »...Pour cet auteur aussi enervé qu'inspiré, sampleur de BD et dessinateur lui-même, nous vivons un «état de guerre généralisé. Personne ne peut plus rien pour personne. » Gasp.

 

MANGER LE MIDI

On objecte à Lionel que le conflit autour du CPE a quand même révélé une énergie générationnelle insoupçonnée. Rien n'y fait. Dans les files, lui et ses amis insultaient le PS et les syndicats. Même pas d'extrême gauche, il ne vote plus depuis le référendum sur la constitution européenne. «Une toute petite partie du problème a éte soulevé avec le CPE, poursuit-il. Dans un, cinq ou dix ans », "il" va resurgir.»
Quel est le «problème» dont parle Lionel Tran ? Une guerre économique et psychologique qui irrigue tous les ouvrages des éditions Terre Noire. La collection s'appelle explicitement No Present. «Une collection de propagande, explique Lionel, destinée a être diffusée de la main à la main» Lui et ses potes en vendent parfois plusieurs milliers, ce qui leur permet de continuer et « de manger à midi.»

 

VISAGES EFFACES

A la manière du « Message à caractère informatif» de Canal+, la collection No Present récupère des BD de guerre populaires chez les bouquinistes. Le collectif lyonnais passe ensuite les planches au Typex et change les dialogues, qui deviennent soudain moins « comics ». « Les bulles sont réécrites pour faire le parallèle entre guerre réelle et désintégration sociale», explique Lionel.

Le résultat est d'autant plus saisissant que le gang des Lyonnais sample beaucoup d'idées, d'extraits d’articles ou d'interviews parus dans « Technikart » (et ailleurs). Ici, une analyse du sociologue Louis Chauvel, le meilleur sur la question de la question de la guerre des générations.

Là, une phrase de l’ écrivain François Ricard, le plus fin portraitiste des soixante huitads castrateurs. Soudain greffés dans la bou­che de jeunes warriors dessinés, ces mots froids et cliniques produisent un troublant effet miroir. Les visages des jeunes soldats ont été effaces. C'est alors comme si chacun de nous pouvait se projeter dans ces jeunes «fighters» inconnus.


MARGINALITE

«Ces livres sont faits sous l’emprise de la nécessité, explique Lionel. Faire pour nous, c'est survi­vre. Nous sommes, comme le dit Amaud Michniak, le chanteur du groupe Programme, "entre deux feux, nés avec des valeurs impossibles". Nous ne croyons pas au grand soir. Mais nous savons que nous sommes dans une petite nuit permanente. Nous nous déplaçons à tâtons en essayant de ne pas trop nous prendre de murs clans la gueule.»

Grands mots ? Petits « bourges » déguisés en gros crevards ? Pas tout à fait. Lionel et ses camarades savent ce que signifient les sigles RMI, CES, banque alimentaire. Ils ont vécu longtemps sur ces dispositifs sociaux, malgré leur Bac +2, 3, 4. Employé lui-même un moment dans une imprimerie, Lionel à vécu «la guerre entre les jeunes ouvriers précaires mais diplômés et les vieux ouvriers protégés mais agressifs.

Fils d’une instit' de gauche, élève d'un lycée lyonnais répute puis étudiant d’une fac «culture et communication », il lance plusieurs journaux étudiants remarques, comme « Délit Planète ». Mais très vite, il bascule clans une marginalité, faute d'argent et de boulot, ((Euh... comme quelques millions d'entre nous)).


«LOSER» AUTOPROCLAME

Dans un atelier prêté par un mécène, il vit ce qu'il appelle la désintégration sociale: shit, héro, bada trips, pauvreté, radicalité. Même les lascars en centre-ville avaient peur de nous.» Regard social méprisant. «Au sommet de ses capacités, notre génération est comme une pousse à qui on a donné de I’ engrais en plein soleil. Puis on lui a mis un seau dessus. » Pour lui, ((Richard Durn (le killer de Nanterre - NDLR) et Khaled Kelkal sont les  « Che Guevara » de cette génération perdue.

II sent maintenant que son discours radical est partagé par trop de gens pour être un simple « malaise personnel ». Alors, il continue à comp­ter et écrire les  « morts », recenser les bunkers imprenables, se faufiler clans les barbelés dressés sur son parcours de « loser » autoproclamé, persuadé que la solution de l ‘époque est de « travailler a  hauteur d'homme. » « comme dans "le Couperet", le roman de Donald Westlake, dit-il, on a fini par s'adapter au milieu hostile qui nous environne. Nous avons muté. »

Emmanuel Poncet

 

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