ARTICLES DE PRESSE

Traduit par Inti Mendoza

Heraldo de Aragon / Artes & Letras


L’album noir de Lionel Tran

Selon ma propre théorie, nous avons tous trois albums de l’enfance et l’adolescence. Le premier est l’album public, officiel, dans lequel nous gardons les photos de notre première communion, de l’excursion qu’on a faite au « Monasterio de piedra », du carnaval dans lequel on nous a déguisé en mousquetaires.

Cet album est constitué de photos que nous ne sommes pas les seuls à pouvoir voir. Le premier, et en général le seul, qu’on montrera aux invités. C’est pour cela que nous l’avons toujours à portée de main, dans le salon, sous la télé.

Le deuxième serait l’album privé (intime), idéalisé, celui qu’on cache sous un oreiller et dans lequel nous conservons les « photos » retouchées qui suscitent en nous une douce nostalgie. Des « photos » que nous partageons avec les filles qui se retrouvent dans notre lit, des « photos » auxquelles nous revenons à chaque fois que nous voulons prendre un bain thérapeutique – faussement rajeunissant – de mélancolie.

Le troisième est celui que j’appelle l’album noir, et cet album contient toutes les « photos » que nous n’aimons pas, celles que nous avons essayé d’oublier par tous les moyens sans y arriver. Les preuves que ni l’enfance, ni l’adolescence sont des paradis perdus se trouvent dans cet album que nous n’osons pas ouvrir, mais qui certaines nuits s’ouvre tout seul, comme la boîte de Pandore, pour nous rappeler que ce temps où nous étions tellement heureux n’est qu’un conte de fées que nous nous racontons à nous-mêmes pour ne pas faire de cauchemar.

Sida mental ( la photo est d’Hervé Guibert, écrivain et photographe qui est mort victime du sida) est l’album noir de Lionel Tran, fait de souvenirs qui laissent «  un goût amer dans la bouche », «  un goût prononcé de merde » : le goût du passé sans agents de saveur. Peu importe que l’enfant puis l’adolescent affecté par tous les virus décomposants soit ou non Lionel Tran, car cet enfant et cet adolescent c’étaient nous. Du sang et du sperme, des cris et des coups, des larmes et des fous-rires, des cruautés monstrueusement drôles, de la peur, beaucoup de peur, de la haine, beaucoup de haine ; une haine diffuse et vénéneuse contre le monde. Les envies de rire, les envies de pleurer et les envies de tuer. Puis la culpabilité. Sida mental est le livre des recoins obscurs, l’album photo sans retouches.

Les masturbations compulsives, les oreilles sourdes de Dieu, les oreilles sourdes de la mère qui déverse sur son fils les déchets de ses frustrations, le zoo familial, ces choses étranges qu’étaient les filles après le collège (le goût ignoble de leurs langues, le sentimentalisme insupportable de leurs lettres d’amour), les petits durs à qui on aurait arraché la peau et les garçons avec qui on sympathisait à coups de poing.

Sida mental est un roman écrit comme un comics. Les illustrations ne sont pas nécessaires, chacun doit coller dans chaque page ses propres photos noires : celles de ses premières branlettes, quand après t’être masturbé, tu suppliais Dieu de te pardonner, celles de ses premières beuveries quand tu vomissais ta rage, ta force et ta faiblesse. Pour arrêter d’être faible il fallait paraître fort. Mais cette forteresse était seulement le désespoir d’un animal blessé et sa fureur, la conséquence de la peur qu’il avait de lui-même.

 

Julio José Ordovás

 

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