ARTICLES DE PRESSE

E  C  R  I  T  S

Le 10 rue du chariot d'or, cela fait deux ans que je passe devant, m'arrête un temps à la vitrine pour "jeter un coup d'œil", ou pour commenter lorsque je suis accompagnée. Des livres de facture simple, voire artisanale, des objets de récupération qui mettent en scène les modes de vie contemporains, des titres et des phrases offensives qui font référence à notre société, qui semblent vouloir aller à contre-courant de certaines mœurs et certaines morales d'aujourd'hui. Une position franche et systématique visiblement contre le consumérisme et contre les pouvoirs qu'il érigé et distribue. En ce mois d'automne donc,  je franchis l'entrée de Terrenoire, maison d'édition et collectif, accueillie par Myriam qui, après avoir été un temps bénévole, aujourd'hui y travaille.

L’histoire commence il y a environ dix ans dans ce même lieu. C'est d'abord un squat d'artistes qui prend place dans une ancienne boucherie. De là les premières publications émergent, essentiellement axées sur la bande-dessinée et la photographie. C'est en effet sur ce terrain que les éditions "Terrenoire" se fondent, emmenées par Lionel Tran. Puis, le champ s’élargit, par exemple avec la collection de mini nouvelles losers, sous forme de petites pochettes colorées, ou avec des livres qui sont des témoignages de vie, qui rendent compte souvent de parcours dits "à la marge" ou d'expériences "limites'".
On trouve notamment Boire de Fabienne Swiatly.

C'est sur les productions les plus récentes que Myriam attire d'avantage mon attention. Elles résultent d’une démarche en cours depuis longtemps à Terrenoire, mais qui fait maintenant l’objet d’une collection baptisée No Present. On entend ici I’ allusion remaniée du slogan punk de trente ans son ainé. Il s’agit d'ouvrages collectifs émanant de celles et ceux qui animent I’ association Terrenoire, trois ''auteurs-ouvriers" (Astrid Toulon, Lionel Tran, Myriam C.), comme ils aiment a se nommer, ainsi qu'une équipe de bénévoles et d'apprentis, qui mutualisent et confrontent leurs regards, leurs questionnements, leurs critiques sur le paysage social, économique et culturel, sur la diffusion des modèles "dominants" par le discours politique, la publicité, et les medias au sens large, incluant certaines tendances de I’ art. La création d'un de ces livres commence par une idée : les commentaires disproportionnés et élitistes attachés à I’ art contemporain, le message culpabilisant et anxiogène du "tout bio", la perte de sens du langage dans les ritournelles publicitaires...
De là,  le contenu se compose : ''la récupération, le recyclage, le sampling... sont un moyen d'explorer une nouvelle thématique à partir de matériaux déjà existants''.
Puis la maquette, dont la création de la couverture, l'impression, le façonnage, la distribution... Petite suite commune à tout processus d'édition, mais à Terrenoire toutes les étapes sont directement abordées in-situ (hormis I’ impression) par une équipe polyvalente.

Les livres de Terrenoire sont en fait assez bien diffusés. Chaque nouveauté trouve place dans un réseau de librairies indépendantes (une quarantaine en France dont une dizaine à Lyon). Les particuliers font aussi des commandes qui sont gérées et envoyées depuis l'atelier. Le site internet est une véritable vitrine ouverte qui permet de faire rayonner ce travail d'édition (livres à télécharger en PDF, catalogue, Makung of, archives).
C'est d'ailleurs uniquement grâce aux ventes des ouvrages, et au soutien essen­tiellement logistique de quelques "bienfai­teurs", que les éditions parviennent à subsister. Aucune subvention n'accompa­gne le développement de cette petite entreprise, aucune subvention n'est sollicitée, par souci de cohérence avec l'état d'esprit de la maison, vu aussi comme un combat, comme l'exprime bien ce texte qui lui sert de frontispice.

 

SE BATTRE

En finir avec la défiance systématique à l’égard d’autrui, l’ironie pathétique, le second degré branché, les poses rebelles adulescentes, les prétentions artistiques, et le second degré bidon qui nous placerait au-dessus de tout. Réfléchir, détourner, pirater, sampler, affûter son sens de l’analyse, retourner la balle à l’envoyeur, aiguiser son regard, canaliser sa rage, apprendre à ne plus prendre les vessies pour des lanternes, résister, se mettre en danger, faire face, relever la tête, répliquer, lutter, se battre, affronter, combattre (...)

Nous savons nous saisir de nos révoltes et de nos interrogations concernant les muta­tions de notre société pour produire à chaud des ouvrages virulents et qui font sens. Créés par des précaires dans des conditions précaires, nos livres faits à la main par des chômeurs circulent, sont lus, amorcent des prises de conscience.

Par curiosité, par affinité, ou par intérêt critique, chacun pourra aller voir si l'esprit de la maison résonne. Elle a en tout cas le mérite d'exister, de persister, et de signer. Une façon bien à elle de positionner autre­ment la notion d'auteur et de lecteur, de lier fabrication et signifiance du livre.

 

L.L Bloc-Notes  novembre 2008 p 25

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