INTERVIEW DE JEAN MICHEL BERTOYAS

EN FÉVRIER 2006



Que fais-tu dans la vie ?

Pour gagner ma vie je travaille en école maternelle pour la ville de Lyon. J'aime le fait d'appartenir à ce qu'il reste du service public, ça tombe bien parce que je n'ai aucune ambition, à part celle d'attaquer à la petite cuiller les fondements de cette horrible société marchande. Sinon, je dessine, je m'occupe de mes enfants, je joue aux dominos avec ma femme, je traîne et fréquente les concerts indés. Mon rêve est de vivre à la campagne pour m'occuper du jardin, de mes poules et avoir une station de métro juste derrière la mare.

Peux-tu nous parler de KOBE?

Kobe est une structure d'auto-édition. J'ai créé ça pour pouvoir participer au festival Bédé de Bourg-les-Valence en 2004, on pouvait avoir une table gratos dans le salon si on était un petit éditeur… Donc j'avais pris cette date buttoir pour achever différents projets, sous différents noms, avec différents graphismes, pour être libre, max !
A Kobe il y a le président, Jérôme (mais pourquoi avoir fondé une asso 1901, aucun souvenir… peut-être pour les factures de photocopies…) et Niko champion en correction d'orthographe et lui a le grand mérite de savoir se servir d'une règle (enfin bref ces deux-là ont un cerveau).

Tu m'as dit qu'avant KOBE tu faisais des bd de science-fiction, avec un dessin plus réaliste… tu as commencé à faire des choses comme maintenant seulement depuis KOBE ? C'est bizarre parce que ça semble avoir été très vite au point, j'ai l'impression.

J'ai vécu quelques années dans un appart' dans le sud de la France, les fenêtres donnaient sur une gare de frêt. Je passai des heures à regarder passer les trains en sirotant de la liqueur de mandarine. J'appelle ça ma période vache… il y a un énorme trou dans ma vie, je suis un inversé, j'ai commencé par la vieillesse et maintenant je rajeunis, la preuve j'ai un teint de pêche !
J'ai créé dans les années 90, une série d'héroïc-fantasy à succès, « la quête de la feuille de rose » et une autre « Gordn, le gourdin d'acier » une sorte de sous Corben, que j'admire. Puis je suis resté inactif longtemps, du moins au niveau créatif…
Un soir énervé par les beuglements nocturnes des mecs de la gare de marchandises j'ai balancé une de mes pantoufles en plein milieu du brasero des mecs. Un des gars est venu sonner chez moi, je croyais que j'allais me faire casser la gueule mais en fait nous avons discuté jusqu'au matin. Le gars était un homme imposant, il se nourrissait exclusivement de merguez et de flageolets, il avait le même autocollant CGT collé sur le front depuis 1974 !
Bizarrement il portait un parfum très doux, discret et suave à la fois, que l'on ne croise que chez les jeunes filles aristocratiques, celles qui ont un patrimoine génétique en porcelaine !
Cette belle rencontre m'a redonné envie de dessiner, je me suis même aperçu que toutes ces années n'avaient été qu'une longue maturation !

En l'espace de deux ans tu as sorti une quinzaine d'ouvrages, à quoi correspond cette entropie ?

Faut bien s'occuper… et puis il faut bien le reconnaître je suis devenu une sorte de patapouf (dixit ma compagne). Je dis souvent que la bédé c'est quelque chose que l'on fait quand on est calmé, le soir après la soupe. Je vois des tas de jeunes, le carton sous le bras qui hantent les pentes de la Croix Rousse ou les festivals, c'est dingue tous ces artistes, ils peuvent pas aller se promener comme tout le monde. Bon je voulais m'exprimer aussi, comme j'ai un boulot, le dessin c'est parfait pas besoin de matériel, un crayon et hop !
La poésie aussi, j'étais tenté par le chant mais j'ai une voix atroce !
Je produis beaucoup parce que je me marre en dessinant, j'ai aussi une méthode de travail rapide, des cases photocopiées, pas de crayonnés, du feutre, de la décalque, comme Princesse (paru chez les Requins Marteaux), faite en un mois. Il y a aussi parfois un phénomène de rage comme pour Ducon , le plus rapide de tous !
Ça vient aussi de la culture D.Y.Aïe !

C'est quoi le rapport entre toi et la bande dessinée d'aujourd'hui ?

Si on parle de la multiplication des petits éditeurs, des faux petits, des moyens gros ou des gros gros très moyens… Ça dépend dans quel milieu on barbotte, j'ai l'impression que c'est plus le manga qui est lu chez le populo, MAUS chez le cultivé tendance Attac, l'indétrônable BLEK LE ROC chez le commercial lambda, et TINTIN pour le bourge, ils font des vêtements Tintin très solides et de bon goût… Avant tout le monde lisait REISER pour se marrer, voire PRATT pour voyager, mais depuis les voyages discount…

Ton approche est vraiment étrange c'est un univers très particulier, au début je ne comprenais pas où tu voulais en venir je me demandais vraiment ce que c'était…
Rien que les titres c'est difficile de faire plus bizarre que « Coux ! » ou « Le Flon » (à paraître aux requins marteaux)…

Dans le monde du sous-prolétariat berrichon tout le monde porte un surnom étrange, à la fois sympathique et crétin, je connais même un mec qui s'appelle TRAN !
Et puis c'est pas plus bizarre que les noms de voiture, par exemple AMI-8, CX ou une porche. Porche toi-même !

C'est peut-être parce que je te vois souvent avec tes gosses, mais aussi il y a un côté enfantin dans tes bd avec des personnages qui speedent sans arrêt, qui sont surexcités qui racontent des conneries… bon il y a aussi pas mal de cul et des choses comme ça…
Tu m'avais dit des choses intéressantes sur la bd jeunesse…

Mes gosses sont sages comme des images, pour la bd jeunesse je sais pas, les livres pour enfants je connais mieux, et là comme ailleurs il y a surproduction, je pense qu'ils devraient toujours être imprimés en plusieurs langues pour que les éditeurs offrent leurs stocks aux pays du Sud ou de l'Est.
Souvent je trouve les livres jeunesse tellement mièvres, les plus énervants sont ceux qui veulent rassurer les enfants avant même qu'ils aient eux-mêmes fait l'expérience de la peur ou de la solitude, je crois que c'est surtout fait pour rassurer les parents. TOMI UNGERER était un grand auteur, qui n'a pas fait beaucoup école…

Je me demande qui sont les gens qui lisent tes bouquins parce qu'à la fois c'est super novateur formellement, mais avec un langage très populaire, des personnages qui me font penser aux pieds nickelés, et puis en plus l'emballage ce sont des livres qui ont clairement l'aspect fait main un peu à l'arrache… c'est bien éloigné des trucs très clean de la bd contemporaine…

L'autre jour j'étais agacé en feuilletant les mangas que publient les éditeurs du coin, des trucs assez luxe pour les étagères de cette belle génération d'ados attardés… c'est triste, le manga, la série B, le rock c'est surtout pour passer un bon moment et puis va !
Mes BD sont trop de travers, je ne pense pas assez à l'objet fini, mais bon... Je ne vends pas beaucoup, surtout à des auteurs, au festival Rétine (organisé par les Requins Marteaux à Albi) des jeunes punks m'ont acheté des trucs, des gens de goût m'ont félicité. Je n'aimerai pas faire quelque chose qui soit que esthétique, ça me fait horreur (et la bd devient de plus en plus comme ça). Je suis assez content que Princesse, que j'ai passé au boulot ou à des amis qui ne lisent pas de bédés, les a fait tout simplement rire, nous sommes tellement plus avancés que nos pauvres « élites ». En fait maintenant tout ce qui est de la création spontanée devient le nouveau terrain de jeu de la bourgeoisie, qu'ils restent chez eux bordel !
Je suis capable de finesse aussi parfois, le trait qui tue je le cherche un peu des fois...

Tu m'avais dit que tu allais arrêter KOBE parce que c'était pénible mais tu n'arrêtes pas de te radiner avec de nouveaux bouquins …

Woui, d'ailleurs mes projets les plus ambitieux prennent du retard, comme des récits en cours plus ancrés dans le réel, mais bon un petit comix à l'arrache c'est le pied non ?

Peux-tu nous parler de DUCON, réédité chez TerreNoire après une première publication KOBE   ?

DUCON, je l'adore, c'était une bédé défouloir et bizarrement assez réaliste, je dis souvent que pas mal de choses sont vraies dedans, sauf les crêpes au sperme, c'est pas moi, c'est un copain (qui nie), mais le personnage flottant, paumé et enthousiaste je connais ! Je l'ai fait en décalquant « La Petite Lulu » et c'est ma première histoire avec cette méthode, un must !

Tes BD viennent souvent d'évènements réels ?

Non pas souvent, je ne suis pas un cochon mutant (quoique…) ni une combattante comme BRÜCKS (Kobe 005 par « Paul Graff »), mais j'aimerais bien sentir le contact froid d'un droïde contre mes petits seins tout durs avant de lui trancher la tête d'un catana supersonique !

Jean-Michel as-tu honte de ce que tu fais ?

Ça va pas, j'en suis même un peu trop fier, mais bon le fait que l'on veuille m'éditer m'étonne encore.


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